Un racisme ordinaire ?
Il est désolant de voir que, ces derniers temps, même en mettant à part l’ignominieux débat sur l’identité nationale, sur le port du voile intégral, la stigmatisation constante des immigrés qui menaceraient soit-disant les valeurs républicaines, bref, tous ces faux-débats visant à faire peur juste avant une élection, on assiste, dans la préparation même de ces élections à de nombreux dérapages verbaux, pour certains franchement discriminatoires, pour ne pas dire racistes. Retenons en trois, qui ont beaucoup fait parlé d’eux ces derniers jours.
« Voter pour ce mec en Haute-Normandie me poserait un problème : il a une tronche pas catholique » (Georges Frêche, à propos de Laurent Fabius). Soyons honnêtes. Je ne pense pas une seconde que Frêche soit antisémite, et que ces paroles visent donc les origines juives de Laurent Fabius. On a pu s’apercevoir à de nombreuses reprises que Frêche pourrait même plus être considéré comme sioniste. Cependant, il s’agit tout de même ici d’un dérapage (encore un) pour cet habitué des phrases déplacées. Du « Dans cette équipe il y a neuf blacks sur onze. La normalité serait qu’il y en ait trois ou quatre » à propos de l’équipe de France de football, à ses propos sur les harkis, Georges Frêche a démontré un bien trop grand nombre de fois qu’il n’était pas (ou plus) digne d’être un élu de la République (mais qu’il se rassure, il n’est pas le seul). C’est pourquoi je pense pour ma part que c’est dès le mois de décembre, au moment de la ratification des listes, que le Parti Socialiste aurait du présenter une liste face à Frêche. Cela aura tardé, mais c’est désormais chose faite, et j’espère qu’Hélène Mandroux, avec une liste d’union de la gauche et des écologistes (qu’elle soit destinée à présider la région ou non), pourra réussir à remporter cette région.
« Elle rassemble des harkis, hein, si vous me permettez l’expression, des gens qui vont un peu dans cette affaire parce qu’ils n’ont pas d’autres moyens d’être élus » (Dominique Bussereau à propos des débauchages d’élus Verts et MoDem qui ont rejoint la liste de Ségolène Royal). Outre le fait que je trouve ridicule d’accorder de l’importance à un parti qui n’est pas de gauche en offrant à ses militants des élus (soyons honnête ici aussi : si certains ne donnaient pas autant d’importance au MoDem, ce parti de centre-droit disparaîtrait sans doute bien vite), ce sont là des propos assez honteux, et encore plus lorsqu’ils sont prononcés par un ministre de la République. Il semblerait que ce soit désormais une norme en politique que de dénigrer avec des propos discriminatoires très violent ses adversaires politiques, quitte à créer la polémique, mais également la confusion sur la limite entre l’UMP et une partie de l’extrême-droite (mais il est vrai que le MPF de De Villiers fait désormais partie de la majorité présidentielle…).
« La liste départementale est conduite par monsieur Soumaré, au début j’ai cru que c’était un joueur de l’équipe réserve du PSG » (Francis Delattre, maire UMP de Franconville, à propos d’Ali Soumaré, tête de liste PS dans le Val-d’Oise). Je crois que parmi toutes ces polémiques, celle-ci aura été celle qui m’aura le plus choqué. Entendre tant de mépris dans la voix de cet élu UMP, à propos d’un candidat à une élection, m’étonne car j’estime évidemment que, au-delà du clivage politique évident, un minimum de respect est dû à chaque individu, et que cette phrase (à laquelle toute l’assistance a réagi avec amusement) est assez violente. C’est sans doute là que l’on voit que désormais, pour une partie de la classe politique, tout est permis, même la discrimination, même le racisme, même en public lors d’un meeting devant des caméras.
Ajoutez à ces trois polémiques les nombreux dérapages ministériels (des blagues douteuses de M. Hortefeux aux insinuations nauséabondes de Mme Morano, et vous obtenez un débat politique de médiocre qualité, entaché en permanence d’un racisme ordinaire et d’un mépris considérable. J’ai peur pour les fondements de notre République, nos valeurs républicaines de Liberté, d’Égalité et de Fraternité, lorsque je vois tous ces responsables les bafouer à longueur de journée.


« La liberté d’expression vaut non seulement pour les « informations » ou « idées » accueillies avec faveur ou considérées comme inoffensives ou indifférentes, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent ou inquiètent : ainsi le veulent le pluralisme, la tolérance et l’esprit d’ouverture sans lesquels, il n’est pas de « société démocratique ».
Arrêt de la CEDH du 21 janvier 1999, Fressoz et Roire c. France.
Outre le fait que le pays des droits de l’Homme se voit donner un cours en la matière par une juridiction communautaire, j’ajouterais que le débat est foncièrement un acte républicain et démocratique. C’est ensuite à la Nation de juger qui est digne d’être élu, et qui ne l’est pas. Ce n’est pas parce que quelqu’un est élu qu’il doit changer ses valeurs pour en adopter d’autres, mais c’est parce que les valeurs qu’il défend sont en accord avec celles de la Nation qu’il est élu.
Mieux, c’est parce que ce débat existe que ces personnes exposent leurs idées discutables voir lamentables, et que nous, citoyens, pouvons voter en accord avec nos valeurs et juger si ces personnes sont dignes des fonctions qu’elles exercent ou auxquelles elles prétendent. (et que vous, vous pouvez vous en servir pour leur taper dessus. Enfin quand ils sont pas dans vos camps respectifs.)
Je ne suis ni de gauche ni de droite (je n’imagine pas quelque chose pour laquelle je puisse avoir moins d’intérêt que ce spectacle lamentable qu’est devenu la scène politique française) mais je suis attaché aux valeurs de la République, puisque mon très cher pôpa m’a élevé ainsi, et c’est d’ailleurs pour ça que je fais du droit et que ça me plaît. Mais je n’arrive pas à voir en quoi le débat sur l’identité nationale est si « ignominieux », et encore moins à comprendre pourquoi ceux qui se targuent de tant d’esprit républicain refuseraient un débat, essence même de la démocratie.